Parmi les années 1937 et 1939, dans le contexte de l’imminente
guerre mondiale, un particulier mouvement culturel fut amorcé
par un groupe de personnages d'extraction très différente,
mais rapprochés tous par le but d'étudier «l'existence
sociale en toutes ses manifestations dans lesquelles se réalise
la présence active du sacré». L'initiative
s'appelait Collège de Sociologie et l'objet de l'activité
de recherche de ses participants était la fondation d'une
«sociologie sacrée». Parmi les signataires
du document-manifeste qui présentait au public le Collège
il y avait Ambrosino, Bataille, Caillois, Klossowski, Balance
et Monnerot. Il ne fut qu'une brève parenthèse,
mais sans aucun doute très significative. Tous les participants
venaient d'expériences culturelles très différentes
les unes des autres, et de la même façon ils se sont
acheminés sur rues différentes après la dissolution
du Collège; cependant, celui-ci conserve sa valeur de recherche
d'une terrain commun à l’intérieur duquel
pût arriver la rencontre entre instances jusque-là
disparues, en mettant en même temps en évidence les
équivoques d'une entreprise semblable et — sur cette
base — en stimulant la pensée suivante de ses participants.
Mais, en substance, quel était le but du Collège?
La «sociologie sacrée» indiquée dans
l'affiche ne signifiait pas seulement une sociologie roulant sur
le «sacré» comme objet, mais aussi une sociologie
que «prît sur soi le sacré», jusqu'à
en faire le sujet du propre opérer; ou, en autres termes,
il s'agissait de créer une communauté morale différente
de celle de la science sociologique, impersonnelle et d'un point
de vue méthodologique abstraite, une communauté
que, par contre, «fût liée précisément
au caractère virulent du sujet étudié et
des déterminations qui tour à tour y se révèlent».
Si des philosophes comme Wahl et Kojève — qui participèrent
à quelques séances du Collège — ne
pouvaient pas prendre telles déclarations — résolument
en contraste avec la position de leur pensée — sérieusement,
les contrastes méthodologiques sur la manière d'entendre
«le sacré» ne tardèrent pas à
éclater à l'intérieur des mêmes signataires
de l'affiche. À la fin fut la guerre à faire terminer
une activité qui était déjà votée
de toute façon à son échec. Ses partisans
prirent des autres chemins, mais quelques-uns d'eux restèrent
— au moins idéalement, quand pas substantiellement
— liés au problème de fond de cette aventure
culturelle; Bataille développa la thématique du
sacré entendu comme négativité sans emploi,
souveraineté, pure dépense; Caillois, bien qu’il
fusse déjà intéressé au sacré
en clé anthropologique et esthétique avant son entrée
dans le Collège, il conduit une ample spéculation
sur la pensée lyrique et sur l'idéogramme, en faisant
rentrer le sacré à l'intérieur d'une structure
objective de l'univers dans lequel il représente une des
stratégies de l'imagination; Klossowski, en reprenant les
études sur Sade et Nietzsche abordait à une spéculation
sur le simulacre et sur le problème du mal qui soulignait
la teneur esthétique de la réflexion métaphysique
sur le sacré.
Dans ce bref travail, nous focaliserons notre attention sur
le problème de la religion et du sacrée dans la
réflexion de Georges Bataille. Le sujet qui traverse l'oeuvre
de Bataille toute entière est celui du négatif et
de l'impossible, toujours dans la forme d'un au-delà de
la raison, d'une expérience indicible mais qu'au même
temps renvoie à une communication entre ce qui est rationnel
et son au-delà. Or, ce lieu de rencontre entre les deux
sphères, c’est-à-dire le lieu de l'expérience
mystique du non-savoir absolu et de la communication dans le silence,
il est accessible à travers le sacrifice. On peut voir
très simplement que la pensée de Bataille ne peut
pas être définie religieuse dans le sens confessionnel
du terme; toutefois, bien qu’il affirme plusieurs fois — d’un point de vue strictement ontologique — le plus
absolu athéisme, son parcours théorique se déroule
comme une recherche constante — qui se développe
à travers l’expérience de la dépense,
de la mystique, du ris, de l’érotisme e, surtout,
du sacrifice — de la transcendance, de cette communication impossible
entre la finitude existentielle humaine et un au-delà infini,
le seul capable de donner à l’homme et au monde entier
son sens authentique. Le sujet du sacrifice est donc le soleil
autour lequel tourne l'entière pensée de Bataille,
et ce sera notre clé de lecture par laquelle nous traverserons
ses écrits principaux.
1. De la dépense au sacrifice. L'oeuvre de Bataille est
un immense fragment composé par une myriade de fragments.
Aucune lecture critique qui, dans les derniers ans, a tourmenté
ce texte a réussi à expliquer la raison pour laquelle
quelques oeuvres aient été publiées, autres
soient restées inédites et autres encore présentées
sous différents pseudonymes. Pourquoi, par exemple, des
sept versions de la Notion de dépense en effet celle qui
nous lisons a vu la lumière? Et pourquoi des autres oeuvres,
comme La part maudite, sont toujours présentées
comme fragments d'une oeuvre plus vaste, qui se projette dans
l'avenir, sans jamais trouver accomplissement ? Malgré
tout cela, ces fragments tournent tous autour d'un centre, du
soleil noir de la mort: obscurité resplendissante, éruption
et engouffrement pour lequel, curieusement, l'oeuvre la plus fragmentaire
du XX siècle français résulte, en même
temps, l'oeuvre la «plus unie», plus étroite
à son sujet secret, avec une persévérance
presque religieuse. Ce centre, ce soleil noir traverse toute l'oeuvre
de Bataille, déjà à partir du premier roman,
le scandaleux Histoire de l'oeil: il se détermine comme
la progressive émersion d'une vérité terrible
toujours cachée, la vérité de la consommation,
de la destruction, de la dépense sans contrepartie, du
sacrifice.
C'est la réalité de la dissipation qui conclue
L'éducation sentimentale de Flaubert dans une revue désespérée
de pierres tombales, ou La bête humaine de Zola dans une
course vers le néant qui efface chaque foi positiviste
dans le progrès. Celle-ci est l'héritage que Bataille
cueille et qu'il fait déferler dans la Notion de dépense,
publié en 1933 en «La critique sociale»: ici
va commencer l'isolement de Bataille, un isolement qui constitue,
au même temps, sa nécessité dans le contexte
culturel français du XX siècle. La Notion de dépense
est le premier essai, encore naïf, de renverser la folie
de notre temps — la «normalité» d'une
existence qui a enterré sa propre tension métaphysique
vers un au-delà, vers un horizon lumineux au-delà
de l'abîme obscur — dans un nouveau sens, dans un
mal qui soit le revers de cette folie. Il s’agit, dans un
mot, de renverser chaque savoir consolidé, l’«entier
principe d'entropie», pour montrer le fond obscur et ténébreux
de l'existence, la présence constante — derrière
le simulacre du profit — de ce mal qui se réalise
dans la dépense, dans le gaspillage, dans le dilapidation.
Sur la base des oeuvres sociologiques de Durkheim et de l'Essai
sur le don de Mauss, Bataille s’oppose à la
science de son temps pour montrer l'insuffisance du principe classique
de l'utilité: la humanité peine à le reconnaître,
mais la moitié de ses activités est constitutivement
improductive, c’est-à-dire qu’elle se fonde
sur la dépense d'énergies et marchandises, jusqu’au
gaspillage — fin à soi-même — de vies
humaines: ces activités, pour acquérir leur sens,
ont besoin d'une dépense la plus grande possible.
Cette notion de dépense devient le coeur de La part maudite,
publié en 1949. Bataille introduit ici l'idée d’une
double économie. Dans son sens classique, l'économie
étudie les procès de la production, de l'échange
et de la consommation finalisée à la reproduction;
au contraire, celle que Bataille appelle «l'économie
en grand», l'économie générale, se
charge du côté obscur et invisible de la production,
c’est-à-dire de ce que fait de l'économie
pas une science commune mais une antinomie tragique. Il s'agit
du paradoxe de l'excédent, le fait qu’à la
limite de la production paie toujours le maximum de la perte.
Le premier exemple de dépense que l'ethnologie —
en particulier l'Essai sur le don de Mauss — offre
à Bataille c'est la coutume nord-américaine du potlàc;
il consiste dans le don réciproque finalisé à
la restitution à usure: en somme, on ne donne pas gratuitement,
mais pour se faire rendre un don plus grand de celui qu’on
a fait, car ne pas rendre le don signifie rester soumis à
la volonté de celui duquel on l’a reçu. Cependant,
le potlàc, même s’il est un bon exemple de
dépense, en tant qu'il soustrait les choses à leur
consommation productive, il ne libre pas les objets de l'esclavage
du profit, car le don est de toute façon fait en vue d'une
restitution future. Mais il y a une expérience plus radicale,
qui arrache complètement les objets à l'ordre de
la consommation productive et les remet totalement à une
autre sphère, qui transcende la pensée rationnelle:
le sacrifice. Il de-crée la chose, en fondant un nouveau
rapport entre le sujet et l'objet: la victime du sacrifice est
la plus maudite parce qu'elle dépasse chaque ordre possible
du réel, elle rend la chose au monde sacré. «Le
sacrifice restitue au monde sacré ce que l’usage
servile a dégradé, rendu profane. L’usage
servile a fait une chose (un objet) de ce qui, profondément,
est de même nature que le sujet, qui se trouve avec le sujet
dans un rapport de participation intime. Il n’est pas nécessaire
que le sacrifice détruise à proprement parler l’animal
ou la plante dont l’homme dût faire une chose à
son usage. Il les faut du moins détruire en tant que choses,
en tant qu’ils sont devenus des choses. La destruction est
le meilleure moyen de nier un rapport utilitaire entre l’homme
et l’animal ou la plante».
Si le potlàc semble rester encore lié en quelque
manière à l'ordre de la production, le sacrifice
accède à l'intimité de la chose, à
son être plus caché. Au même temps, il la rend
à sa propre dimension, au sacré, en la soustrayant
de l'état d'aliénation auquel la logique du profit
l'a réduite. Le sacrifice est la destruction de la chose
en tant qu’objet de consommation utile et productive. Mais,
pour que ceci arrive, pour que sois détruit notre rapport
avec les choses en tant qu’objets, le sacrifice doit être
premièrement sacrifice d'un savoir: il n'est pas possible,
selon Bataille, joindre à l'objet dernier de la connaissance
sans que la connaissance même ne soit pas dissoute. Seulement
au niveau du non-savoir le néant de la chose réduite
à pur objet est enlevé dans l'expérience
de l'oscillation intime qui «habite» les choses, et
qui en fait l'endroit de passages infinis et d’infinies
possibilités. Il est à ce point-là que Bataille
abandonne le projet de continuation de La part maudite pour étudier,
dans L'expérience intérieure et dans tous les autres
textes de la Somme athéologique , les modalités
différentes de la dépense — ris, érotisme,
sacrifice, poésie — selon la «loi de la communication»
qui devrait joindre dans un point ce qu'il se présente
comme séparé jusqu'ici: la connaissance de l'objet
et du sujet en même temps, à l'intérieur d'une
expérience. La part maudite s’arrête sur la
même aporie qui avait contraint Bataille à interrompre
La limite de l’utile. L’authentique communication
entre sujet et objet a lieu où la vie atteint sa force
maxime, à la limite même de la mort: mais au moment
où on a accès à cette limite, on s’abîme
dans le néant, là où ni sujet ni objet n'existent
plus, et non plus leur communication. «Il y a entre mon
semblable et moi un lien qui touche la part sacrée, la
mienne et celle des autres. Ce lien existe, mais quand on sacrifie
un homme on avoue que pour nous ce lien n'existe pas».
2. L'expérience intérieure. Donc La part maudite
s'ensable sur un aporie, la même sur laquelle s'était
interrompu La limite de l’utile: la communication authentique
entre sujet et objet — qui se devrait réaliser à
la limite même de la vie, c'est-à-dire dans la mort,
meilleure manifestation de la perte fine à soi-même
— enfonce, au contraire, dans le néant, là
où n'existe plus ni sujet, ni objet, ni communication.
Au même résultat parvient la Théorie de
la religion, projeté comme la continuation de La part
maudite, dans lequel Bataille joint à parler de l' «inconscience
puérile du sacrifice» , de l'ordre négatif
— mais aussi toujours ordre — qu'il établit.
Seulement la mort se révèle comme le meilleur de-règlement
possible, comme authentique de-création capable d'accéder
à l'être vrai des choses. Cependant, à ce
point-là, on est revenus dans le coeur de l'énigme
duquel on est partis: en effet, si la mort est le seul moyen pour
excéder la limite qui contraint les choses à leur
pure utilisation et le soi à être défini comme
opposition à cette inexorable folie, alors rien peut donner
un sens au réel, à sa consommation jusqu'à
la mort. Dans cette perspective, il y a seulement place pour le
non-sens universel et pour la douleur. Sur ce problème
s'interrompt le projet de La part maudite — que
cependant nous avons suivi jusqu’à ses résultats
derniers — et va commencer la rédaction de la Somme
athéologique, celle qui aurait dû devenir la
grande oeuvre de Bataille, mais qui est inexorablement restée
inachevée. Le premier livre de cette oeuvre, L'expérience
intérieure, identifie l'endroit de la communication entre
la raison humaine et son au-delà — sa dimension sacrée,
l'être authentique des choses — dans le mysticisme,
celle que Bataille définit, précisément,
l' «expérience intérieure».
«J’entends par expérience intérieure
ce que d’habitude on nomme expérience mystique: les
états d’extase, de ravissement, au moins d’émotion
méditée. Mais je songe moins à l’expérience
confessionnelle, à laquelle on a du se tenir jusqu’à
ici, qu’à une expérience nue, libre d’attaches,
même d’origine, à quelque confession que ce
soit. C’est pourquoi je n’aime pas le mot mystique.
[…] L'expérience intérieure répond
à la nécessité dans laquelle je me trouve
— l'existence humaine avec moi — de mettre tout en
cause, en problème, sans admettre trêve. […]
J'ai voulu que l'expérience guidât là où
elle menait, ne la pas mener à quelque but établi
en priorité. Et tout de suite je dis qu'elle ne mène
pas dans une place tranquille, mais dans un endroit de perte,
de non-sens. J'ai voulu que le non-savoir en fût le début
— et en celui-ci j'ai suivi, avec le rigueur le plus âpre,
une méthode dans laquelle les chrétiens excellèrent,
ils se poussèrent sur cette voie jusque là où
le dogme permit. Mais telle expérience née du non-savoir
en lui persiste indubitablement. Elle n'est pas ineffable, on
ne la trahit pas en parlant, mais, devant les questions du savoir
vole même à l'esprit les réponses qu’il
avait encore. L'expérience ne révèle rien
et elle ne peut pas fonder la croyance ni y partir. L'expérience
est la messe en problème, dans la fièvre et dans
l'angoisse, de ce qu'un homme sait du fait d'être».
L'expérience intérieure est donc un voyage aux
limites du possible humain, et son début est le non-savoir,
la libération de la rationalité habituelle qui enchaîne
l'existence et les choses à l'esclavage de l'utilité.
Dans l'expérience l'esprit est dénué dans
la tension qui rompt les règles du savoir: le sujet est
jeté devant la nudité sans réserves, et cette
nudité ne peut pas être ni dite ni articulée
dans une pensée. Seulement le sacrifice du mot dans la
poésie trouve peut-être une forme pour une expérience
qui resterait, autrement, simplement extatique. La poésie
se révèle donc une forme spéciale de la pure
dépense improductive, un sacrifice dans lequel les mots
sont arrachées de leur signification habituelle et remises
à un au-delà sacré où ils trouvent
leur propre être authentique. Si, comme on a vu, l'expérience
mystique se fonde sur le non-savoir, elle s'oppose résolument
à l'idée de projet comme attitude commune de l'existence
humaine; elle se détermine habituellement dans ses propres
projets sur lesquels elle raisonne, calcule, agit: elle est pourtant
dans le domaine du profit et de l'esclavage. Alors, s’il
faut laisser la place à l'expérience intérieure,
on doit renoncer à n’importe quel projet rationnel
et s’abandonner à la perte de quelconque certitude
ou stabilité, à une sorte de non-savoir que, cependant,
n'est jamais mollesse ou indifférence mais décision
audacieuse pour l'inconnu. Dernièrement, l'expérience
intérieure ne se fonde pas sur quelque chose, mais elle
fait appel seulement à sa propre autorité: elle
se constitue comme la cessation de chaque opération intellectuelle
et de chaque discours: elle est, essentiellement, silence. En
résumant, l'expérience intérieure est l'événement
dans lequel le sujet, désormais complètement étranger
au projet qu’il a été et au lien avec les
objets en tant qu’instruments utiles, il dépasse
le seuil de l'humain pour se perdre dans l’outre, c’est-à-dire
dans l'abîme obscur du non-sens et du mal expérimenté
jusqu’à sa racine la plus intime. En ceci il diffère
de l'ascèse chrétienne, qui maintient toujours une
connotation positive, ce que s'appelle salut, en somme un but
auquel on travaille et en relation auquel on projette l'existence.
En outre, si tous les deux peuvent être considérés
comme sacrifices, l’ascèse reste de toute façon
sacrifice d'une partie de soi qui se perd en vue d'une autre,
tandis que l'expérience intérieure consiste en la
perte de tout propre être, dans le renoncement total au
principium individuationis, dans la décision résolue — exempte de revirements — pour l'ébriété
de la bacchanale.
«Je veux donner encore une fois le schéma de l’expérience
que j’appelle expérience pure. Tout d’abord
j’atteins l’extrême du savoir (par exemple,
je mime le savoir absolu, peu importe le mode, mais cela suppose
un effort infini de l’esprit voulant le savoir). Je sais
alors que je ne sais rien. Ipse j’ai voulu être tout
(par la savoir) et je tombe dans l’angoisse: l’occasion
de cette angoisse est mon non-savoir, le non-sens sans remède
(ici le non-savoir ne supprime pas les connaissances particulières,
mais leur sens, leur enlève tout sens). […] Tant
que l’ipse persévère dans sa volonté
de savoir et d’être ipse dure l’angoisse, mais
si l’ipse s’abandonne et le savoir avec soi-même,
s’il se donne au non-savoir dans cet abandon, le ravissement
commence. Dans le ravissement, mon existence retrouve un sens,
mais le sens se réfère aussitôt à l’ipse,
devient mon ravissement, un ravissement que je ipse possède,
donnant satisfaction à ma volonté d’être
tout. Dès que j’en reviens là cesse la communication,
la perte de moi même, j’ai cessé de m’abandonner,
je reste là, mais avec un savoir nouveau». Dans
ces lignes réside le sens dernier de l'expérience
intérieure, en équilibre entre les pensées
de deux grandes figures philosophiques qui, même dans leur
opposition, représentent les éléments nécessaires
et inéludable pour la réflexion de Bataille: Hegel
et Nietzsche. En effet il n’y a pas d’expérience
mystique, il n’y a pas de communication si premièrement
on n’a pas expérimenté jusqu’au bout
la fausseté du savoir absolu, l'illusion de la prétention
de posséder le monde et l'existence — en toutes ses formes — à travers la pensée, la raison, la logique. Voit-là
le sens de la philosophie hégélienne: un échec,
mais un échec nécessaire. D'autre côté,
on n'atteint pas l'extase, l'enlèvement, si le sujet ne
s'abandonne pas à l'enlèvement même. De quelle
nature est-il cet abandon? C'est le contraire d'une quelque mollesse
ou non-volonté: c’est le sacrifice, symptôme
de cette «grande santé» et cet «esprit
de décision» que Bataille hérite directement
de Nietzsche. Comme on a dit plusieurs fois, le sacrifice est
l'acte par lequel on déchire les objets de leur appartenance — qui est en même temps aliénation et esclavage — à la logique de l’utile et du profit; cependant,
à bien voir, ce sacrifice représente seulement le
degré le plus bas d'un escalier qui culmine dans le dernier,
terrible, cruel sacrifice: le sacrifice de Dieu.
«Le suprême abus que l’homme fait tardivement
de sa raison demande un dernier sacrifice: la raison, l’intelligibilité,
le sol même sur lequel il se tient, l’homme le doit
rejeter, en lui Dieu doit mourir, c’est le fond de l’effroi,
l’extrême ou il succombe» . La destinée
de l'homme est terrible, tragique: chaque certitude, chaque héritage
de l'existence entendue comme projet et calcul, chaque espoir
de remettre soi-même et le monde à un sens intelligible
doit mourir. Cependant, d'une manière analogue à
Nietzsche, Bataille ne décrit pas ce dernier et extrême
sacrifice dans lequel l'homme vieux — l'homme de la servitude — s’enfonce dans l'angoisse comme une annihilation
totale du sujet: le «saut» dans le néant,
dans la dimension de la pure dépense, arrive seulement
grâce à une grande et résolue décision,
ou pour mieux dire, l’action la plus grande et résolue
que l'homme ait jamais accompli. Finalement, après siècles
d'esclavage à la logique du profit, à la rationalité,
à la morale, à cette fantoche que les serviteurs — pour justifier leur «esprit grégaire» — ont appelé Dieu, l'homme peut se libérer du joug,
expérimenter le mal jusqu’au bout, le pénétrer
et se réapproprier de son être divin. L'existence
humaine — domaine de la raison et du profit — et son au-delà — sa dimension sacrée, son possible extrême — en
entrant en communication dans l'expérience mystique, ils
atteignent une dimension que, avant l’expérience,
ils n'avaient pas: ils viennent anéantis en tant qu’éléments
séparés, en tant qu’individualités.
Cet anéantissement de ce qu'est séparé c'est
la blessure incurable qui nous ouvre au monde: cette déchirure
de l'être, qui nous offre la possibilité de joindre
au contraire de l'être, à l'extrême du possible,
est ce que nous appelons habituellement mal, mais qu'un geste
souverain nous accorde dans l'instant suprême du sacrifice,
de l'éros qui démoniquement divise et modèle
le monde.
3. Les antécédents du sacrifice: du riz à
l'érotisme. Le parcours suivi dans L'expérience
intérieure nous a mené au seuil d'une impuissance
à laquelle on parvient seulement avec un saut dans le néant,
avec le sacrifice de chaque solidité rationnelle, avec
l'élimination même de Dieu et de n’importe
quel sens intelligible: celle-ci est la grande décision
de l'homme projeté vers la souveraineté, c’est-à-dire
le détachement total de la logique du profit et la perte
du sujet dans les profondeurs les plus éloignées
du négatif. Cette résolution audacieuse pour l'au-delà,
pour l'absence de chaque fondement, s'annonce dans un phénomène
apparemment secondaire, le riz. Là où on ne s'attendrait
pas vraiment quelque trace de l'angoisse du néant, où
tout semble tranquille, serein, stable. Même si dans le
riz la dimension suppressive du sacrifice semble absente, les
forces destructrices de la dépense sont au travail: en
riant de quelqu'un, nous l'arrachons à l'ordre habituel
du monde, pour le remettre au sacré et à l'angoisse
du néant. Dans la direction de l'extrême possible
et du sacrifice — où, à son début,
nous avons trouvé le riz — on peut rencontrer un
autre complexe phénomène, l'érotisme. En
1950 Bataille écrit l'Histoire de l'érotisme,
qui aurait dû constituer la seconde partie de La part maudite,
mais qui est restée inédite. L'érotisme est
premièrement dépense, il ne sert pas a rien, et
pourtant il est commun à tous les hommes, il est la «part
maudite par excellence». Cependant, même dans son
inutilité, il fonde, dans la transgression de l'animalité
pure, l'humanité authentique. L'homme est l'animal qui
nie la nature, mais qui la retrouve dans ses déjections,
dans un geste qui, cependant, n'est pas négation dialectique
pure, car ici les contraires ne sont pas jamais dépassés
dans l'Aufhebung hégélienne. En effet, il s’agit
pas d'un dépassement, mais d'une transfiguration: «la
part maudite» s’explique dans l'oeuvre — ensemble
destructive et constructive — qui nous remet à une
autre nature, inconnue à chaque production conceptuelle
ou factuelle. Donc l'érotisme nous met devant la corruption
la plus grande, dans l'endroit où s'ouvre la blessure qui
ne peut plus se cicatriser. Dans l'embrassade, dans l'étreinte
amoureuse et érotique, s'ouvre une place inconnue dans
lequel on respire un nouveau air et dans lequel le monde apparaît
d'une nouvelle manière: mais oui, car le désir que
l’érotisme exprime est toujours désir d'un
autre, d'un outre. Ici, dans le point où émerge,
dans la totalité de l'être, l'animalité la
plus répugnante, ici, dans la chute terrible et joyeuse,
il y a le sens d'une duplicité authentiquement tragique,
qui nous permet d'avoir l'expérience dernière de
la mort dans l'acte même de la vie. Mais c’est, encore
une fois, l'impuissance de penser à la limite comme à
un seuil que mène Bataille vers la catastrophe de son discours
même. L'endroit de l'embrassade devient «le vide dans
lequel il y n'a plus de mot», dans l’«absence
de fond et de limites de l'univers qui dessine». Le domaine
de cette espace est l'acte souverain, c’est-à-dire
le sacrifice dernier, la négation absolue qui nous remet
à la fin de l'histoire et à un présent où
domine le non-savoir.
Mais qui peut vivre au dehors de l'histoire? Voit-là
le sujet de La souveraineté , projeté comme troisième
et dernière partie de La part maudite. La souveraineté
est l'au-delà du profit auquel tous les hommes peuvent
avoir accès dans l'instant miraculeux où ils ont
la sensation de pouvoir «disposer librement du monde».
Le souverain, dans cet instant, se sent réellement Dieu,
expérimente la totalité des contradictions d'un
savoir illimité, qu'il est le savoir du néant. C'est
l'instant où la connaissance s'arrête devant l'expérience
de ce qui est authentiquement essentiel, et que Nietzsche a exprimé
avec le cri terrible, mais joyeux, d'une subjectivité heureuse,
car si Dieu est mort l'homme peut devenir vraiment souverain,
maître de soi-même. Cependant, dans cette phase de
sa pensée, Bataille mûrit la conscience d’une
certaine «incapacité» à dire l'impossible,
l'extrême, connoter positivement la souveraineté
à laquelle on joint par le sacrifice de Dieu. Ainsi, encore
une fois, le projet de l'Histoire de l'érotisme s'interrompt,
et Bataille s'adresse à la littérature, en y cherchant
le moyen le plus adapte à exprimer l'inexprimable. Voit-là
la saison des essais La littérature et le mal , Lascaux
ou la naissance de l'art , La haine de la poésie et du
grand roman Le bleu du ciel . On peut retrouver un virage dans
la pensée de Bataille dans la version de l'Histoire de
l'érotisme de 1957, intitulée simplement L'érotisme.
Dans ce bref essai, émerge tout ce que l'érotisme,
la «part maudite» par excellence, peut dévoiler;
ce que Bataille n'avait pas réussi encore à dire
joint ici à une évidence lancinante: «De l'érotisme
on peut dire que c'est l'approbation de la vie jusqu’à
la mort» .
Ici, où l’être est mis en problème
dans sa racine la plus intime, l'extrême du possible est
atteint «avec une joie spasmodique», comme Bataille
écrit dans les Larmes d'Éros, son dernier
écrit. Dans les oeuvres précédentes, Bataille
avait parlé plusieurs fois d'une expérience qui
garde à la mort, de la mort qui se forme de la vie, à
son tour génératrice de mort. Toutefois, il était
jamais joint au point de cueillir la mort comme ombre de la vie.
Le négatif renversé était resté soi-même,
même si renversé. Maintenant, quand — comme
Nietzsche écrit — «nous entrons dans la chambre
terrible de la vérité», là où
nous découvrons qu'il y a «un bonheur dans le giron
des choses» qui projette «son ombre autour les lumières»,
le négatif devient une autre chose. Maintenant Bataille
a vraiment compris la sagesse de Nietzsche, quand celui-ci affirmait
que «si un jour tu ne réussis pas à supporter
la vie, tu dois tâcher de l'aimer», en tant que «le
défenseur de la vie» est contraint «à
défendre même la souffrance».
4. La puissance du négatif. Ancré à la
dialectique hégélienne, poussée aux extrêmes,
jusqu’à son point de dissolution et d'évanescence,
Bataille n'a pas réussi — même dans l'Histoire
de l'érotisme — à penser l'impensable,
mais seulement à l'indiquer, à travers une tension
poussée jusqu’à l'angoisse de l'ouverture
sans frontières où on ne peut pas que se perdre.
En autres termes, le mouvement hégélien a été
ouvert — pour ne pas dire défoncé —
jusqu’aux limites du non-savoir, mais de cette espace, de
cet au-delà de la raison, Bataille n'a pas trouvé
mot possible. C’est pour ça que Bataille s'est adressé
à la littérature. Mais la littérature, soumise
à un devoir étranger à soi-même, c'est-à-dire
de «lieutenant» de la philosophie, a fini pour s’aplatir
dans une sorte d'allégorie que, plutôt qu'ouvrir
le sens du réel, le ferme dans un sens unique, dans une
image unique, bien lointaine du devoir d'unifier la tension suprême
de la multiplicité des contrastes . Ce reste de non-dit,
d'obscurément projeté vers un au-delà qui
échappe constamment au mot, est enfin exprimé par
Bataille dans L'érotisme, où, pour la première
fois, la vie et la mort se pénètrent réciproquement
et le négatif va entrer dans une nouvelle dimension, qui
n'a plus rien à voire avec la négation dialectique.
Dans un des derniers articles, Hegel, la mort le sacrifice, Bataille,
en soulignant l'importance des études de Kojève
sur la philosophie hégélienne, reformule sa théorie
du sacrifice, en joignant cette fois l'extrême, là
où la vie et la mort deviennent une seule chose. «Du
sacrifice, je puis dire essentiellement, sur le plan de la philosophie
de Hegel, qu’en un sens, l’homme a révélé
et fondé la verité humaine en sacrifiant: dans le
sacrifice, il détruisit l’animal en lui-même,
ne laissant subsister, de lui-même et de l’animal,
que la verité non corporelle que décrit Hegel, qui,
de l’homme, fait — selon l’expression d’Heidegger
— un être pour la mort, ou — selon l’expression
de Kojève lui-même — «la mort qui vit
une vie humaine».
Encore une fois, le sacrifice se dévoile comme le seuil
par lequel arrive la communication entre l'humain et son au-delà,
entre la vie et la mort. Dans le sacrifice l'homme en tant que
«chose» est détruit, reste seulement sa dimension
négative, son être qui expérimente la mort
dans la vie et la vie dans la mort. La manifestation privilégiée
du négatif est la mort, mais, en vérité,
la mort ne révèle rien, dans le sens que la révélation
n'a jamais lieu. L'homme pourrait révéler à
soi-même son propre être seulement en mourant et au
même temps en restant en vie: la mort devrait devenir conscience
de soi, au même moment où elle anéantit l'être
conscient. La seule voie de sortie réside dans le sacrifice:
«Dans le sacrifice, le sacrifiant s’identifie à
l’animal frappé de mort. Ainsi meurt-il en se voyant
mourir, et même en quelque sorte, par sa propre volonté,
de coeur avec l’arme du sacrifice. Mais c’est une
comédie!».
La force révélatrice du sacrifice se fonde donc
sur l'identification essentielle entre le bourreau et la victime:
c’est comme si, dans l'instant où il coule la lame
dans les viandes de la victime, il mourît lui-même,
en maintenant toutefois la conscience de sa propre mort. Le sacrifice,
en nous mettant vis-à-vis avec le négatif, est inséparablement
lié à la nécessité de la représentation — il s'agit d'un véritable spectacle — et de sa répétition,
afin de dévoiler aux hommes leur être authentique,
tragiquement imprononçable. Enfin, après un parcours
théorique fait de revirements, oscillations, apories et
remaniements, Bataille joint ici à une clarté surprenante:
le sacrifice est la seule voie d'accès au négatif,
à son expérience plus radicale, au-delà de
toutes les autres manifestations — le riz, la poésie, l'érotisme — qui en constituent seulement une pâle ombre. Le sacrifice
est dissimulation, c'est la «comédie» par
laquelle l'homme peut expérimenter — en maintenant son
être conscience de soi — la mort, la perte totale, l’au-delà
impossible et extrême, l'altérité impénétrable.
Le progressif isolement intellectuel de Bataille se révèle
maintenant comme la recherche d'une proximité à
une pensée par laquelle — dans l’union de logos
et éros — va se libérer celle que Hegel appelait
la «puissance» du négatif, au-delà
de chaque rigidité dialectique, jusqu’où la
philosophie ne s'était jamais poussée. Ce que Bataille
a trouvé à la fin de son parcours est une nouvelle
pensée de la subjectivité, d'un sujet qui dépense
soi-même, car seulement ainsi il peut gagner la condamnation
horrible à la passion pour la possession, pour les choses
et les sujets qui croisent son regard. Dans l'exubérance
de ce regard, que rien nie et tout accueille, il y a la beauté:
il y a le renversement réel des décrets d'une économie
liée à la pure production de choses et à
leur simple et désespérée consommation. La
beauté que ce regard cueille peut être vraiment la
chance du salut que le monde des choses éphémères
attend de nous, les plus éphémères.
Sans doute la pensée de Bataille est, d’un point
de vue confessionnel, une pensée athée, une pensée
qui, en suivant les prophéties nietzschéennes, mène
jusqu’aux ses extrêmes conséquences la mort
de Dieu et la nécessité de sortir du nihilisme moral
et théorétique avec cette «grande décision» qui se détermine dernièrement comme dépassement
de chaque forme de rationalité et abandon au silence et
au non-savoir. Toutefois, l’athéisme de Bataille
n’est pas un athéisme matérialiste, puisqu’il
est traversé en tout son développement d’une
tension tragique à l’infini, à cet unique
fondement transcendent de l’être et de l’existence
qui peut redonner aux hommes et au monde son sens et sa valeur
authentique. Donc, Bataille athée ou ivre de Dieu? Á
conclusion de ce bref travail, nous nous demandons si la critique
de Bataille — comme, avant lui, de Nietzsche — au
christianisme ne puisse servir de aiguillon pour une nouvelle
fondation de la foi, non plus centrée sur le refus du monde
et sur la faiblesse de l’homme, mais sur l’acceptation,
à la présence de Dieu, de la pleine valeur de la
réalité. Dans ce sens-là, une prospective
de foi qui ne veuille pas éluder le nihilisme, mais au
contraire en revivre entièrement l’expérience,
ne peut pas s’empêcher de se confronter avec Bataille.